Au
Maroc coexistent deux sociétés, l'une rurale
et l'autre urbaine. Il est nécessaire de se munir
de quelques lumières pour pouvoir pénétrer
ces deux univers. Car il n'y a pas si longtemps, on se heurtait
à deux mondes séparés qui n'avaient
en commun que le sentiment d'appartenir à la même
religion. Le genre de vie des ruraux différait de
celui des citadins par leur habitat et parfois leur langage.
Arabes et Amazigh (Berbères) des campagnes menaient
les uns la vie errante des nomades, les autres l'existence
des pasteurs et cultivateurs attachés à la
terre. Naturellement, ces deux formes de société
n'ont pas disparu; mais grâce aux moyens de communication
modernes, à la rapidité de l'information,
à la structuration administrative du pays, les particularismes
locaux tendent de plus en plus à s'effacer. Certes,
la mentalité des ruraux diffère toujours de
celle des citadins. Mais les Marocains sont musulmans: l'Islam
régit les actes de la vie individuelle et les rapports
sociaux.
La structure sociale des populations campagnardes arabes
et Amazigh présente également de nombreuses
analogies. Tous partagent une conception biologique du lien
social: appartiennent au même groupe, les gens qui
se considèrent issus du même sang et se réclament
d'un ancêtre commun. De nombreuses tribus et des villages
portent des noms très révélateurs:
(fils d'un tel) Ouled Saïd, Bni Meskine, Bni Dlim,
etc. La famille patriarcale survit toujours, et maintient
autour de l'autorité du père les fils mariés
ou célibataires, et les petits-enfants.
Les tentes des nomades sont groupées en «douar»,
les maisons des sédentaires en villages, qui sont
parfois fortifiés et prennent alors le nom de «Ksour».
Plusieurs «douars» et parfois plusieurs villages
forment la tribu.
La vie économique et politique, aussi bien dans les
villages qu'à l'échelon de la tribu, est gérée
par des assemblées locales (les jmaâs). Aussi
bien dans les plaines qu'en montagne, les échanges
se font sur les «souks» ou marchés hebdomadaires,
qui portent le nom des jours où ils se tiennent.
Les paysans y apportent leurs produits, y achètent
les objets manufacturés et les articles qu'il ne
peuvent fabriquer; cotonnades, ustensiles de ménages,
sucre, thé, bougies. Des marchands ambulants spécialisés
se déplacent de «souk» en «souk».
Il arrive que ceux-ci soient bien aménagés
et comportent quelques boutiques permanentes et une mosquée,
parfois une infirmerie ou un bureau de poste.
La campagne marocaine est parsemée de petits bâtiments
à coupole blanche. Ce sont des mausolées vénérés
par la population. Souvent ces tombeaux de pieux personnages
sont l'objet d'un pèlerinage annuel fréquenté
par les gens de la tribu et des tribus voisines. Ces «moussems»
favorisent les rencontres, permettent des contacts entre
familles, jouent un rôle économique, social
et culturel d'importance. Il existe aussi des «moussems»
citadins, qui, ne manquent pas d'ampleur.
Les grandes villes, Fès, Marrakech, Meknès
et Salé, ont de tout temps attiré les campagnards
éblouis par le mouvement, la profusion des marchandises
et l'apparente opulence de la Cité. En période
de difficulté, sécheresse, inondation, sauterelles,
certains se voient contraints de quitter leur terre pour
rejoindre la ville et trouver du travail. Ils viennent occuper
les faubourgs et les quartiers périphériques:
il leur faut souvent attendre deux ou trois générations
avant de devenir de vrais citadins; les villes en effet
sont le domaine du raffinement et de la civilisation;
elles représentent la source de rayonnement de l'Islam,
de la langue et de la culture arabe. Derrière de
hauts murs sévères, s'étale le luxe
des patios où chantent les jets d'eau.
Les jardins de rosés, de fleurs odoriférantes
et de fruits s'accommodent de la beauté des mosaïques
de faïence et des murs de plâtre sculpté.
C'est la paradis des femmes, épouses d'hommes fortunés,
qui ne peuvent ou ne veulent quitter ces lieux enchantés
pour se mêler à la foule criarde. Il y a des
palais et des maisons somptueuses dans des ruelles mal éclairées,
mais il y a aussi des maisons d'aspect assez rustique, simplement
blanchies à la chaux, que plusieurs familles se partagent
et qui bourdonnent d'une vie intense, à longueur
de journée. On y rit et on y pleure, on y chante
et l'on s'y dispute, sans jamais atteindre le drame. Les
Marocains savent vivre en communauté. La gaité
et la solidarité sont les deux qualités qui
caractérisent le petit peuple marocain de la ville.
Ce monde besogneux, courageux et pieux aime les fêtes
et les cérémonies. À la campagne comme
à la ville, tous les rites de passages sont célébrés
avec éclat: mariages, naissances, circoncisions,
pèlerinages à la Mecque. Vienne! s'ajouter
les fêtes patronales et les anniversaires d'événements
nationaux. Ce qui domine dans la société marocaine
peut être attribué à la force de la
tradition, toujours vivante, qui est un code non écrit
mais connu et accepté par tous.
La vie moderne avec son individualisme forcené et
sa conception encore floue de la liberté n'a pas
réussi à entamer profondément la contrainte
sociale, ni à atténuer l'impact de plusieurs
siècles d'éducation islamique.
Cependant, le Marocain s'adapte aux activités contemporaines
avec une prodigieuse facilité. Depuis l'indépendance,
le Maroc a réalisé des prodiges dans le domaine
économique et social. Barrages, modernisation du
matériel agricole, industrie de transformation, équipement
maritime et portuaire, l'ont placé parmi les premiers
pays d'Afrique.